El Mektoub

El Mektoub

Préface

Chapitre l

 

La fin de la guerre

 

 

   En Algérie, l’été 1962 n’est pas comme les autres étés qui l’ont précédé. Pas parce que les fortes chaleurs ne sont pas au rendez-vous, que les immenses champs de blé ne promettent pas une riche moisson ou que les moineaux désertent son ciel bleu. Mais parce qu’il est marqué par la fin d’une atrocité : la guerre.

   C’est la fin d’une époque et la naissance d’une nation. Une nouvelle Algérie née dans la douleur. Ce bouleversement historique est visible sur le visage des populations autochtones et européennes. Les politiques d’Evian ont décrété le cessez-le-feu, la fin des hostilités. Le soldat, l’appelé du contingent, est toujours là.  Il a gagné la paix. Le maquisard est là, moins visible, mais présent lui aussi. Il a gagné la paix. Et pourtant, ils se sont fait la guerre. Une guerre inutile qui a coûté des centaines de milliers de vies humaines. La déchirure est grande et le drame sans commune mesure.

   Mais, la paix ne vient pas comme vient la guerre. Elle ne s’installe pas avec aisance dans le tissu de la société. Elle doit d’abord pénétrer les cœurs, habiter les âmes et aider à la réconciliation.

   Par contre ; la guerre, elle, c’est une machine aveugle que font rouler les hommes politiques par calcul stratégique et économique. Son carburant, c’est la force, la violence, la poudre. Son produit, c’est la ruine, les rancoeurs et la misère.

   Dès l’annonce du cessez-le-feu, c’est le grand départ. Des milliers d’Européens sont rapatriés par vagues successives et des milliers d’autres restent dans l’expectative. Ils ne peuvent s’imaginer quitter un si beau pays qui les a vu naître et grandir.

   Au lycée des jeunes filles, Françoise est la première élève à remettre sa copie de dissertation à monsieur Bernard, le professeur de français. Elle espère quitter la classe pour aller retrouver Yacine qui l’attend sous le préau de la porte d’entrée principale.

Depuis un moment, elle le voit par la fenêtre de la salle de cours. Il est là, avec son grand sac de sport et ses deux cannes à pêche. Elle se lève doucement de sa chaise en essayant de faire le moins de bruit possible, afin de ne pas déranger les autres élèves. Mais, surtout pour ne pas trop attirer l’attention du professeur qui trouve toujours quelques petites corvées à faire exécuter par les plus rapides. Ouf ! Elle a de la chance, Monsieur Bernard est plongé dans la lecture du journal local. Il ne s’aperçoit même pas de la sortie de Françoise qui prend bien soin de ne pas claquer la porte.

   Vite, elle franchit le grand couloir qui la sépare de la cour et s’en va retrouver Yacine, le cœur joyeux à l’idée de l’après midi qu’ils vont passer ensemble.

A la vue des cannes à pêche, elle a tout de suite compris que leurs pas vont les mener à leur endroit de rencontre préféré. Ce bel endroit, sous le grand pont qui enjambe le Cheliff. Un beau cours d’eau, le plus long d’Algérie. A sa vue, le visage de Yacine s’anime de son plus beau sourire. Bientôt, elle est près de lui.

      - Tu m’avais vu ?  lui demande-t-il heureux. 

      - Bien sûr, je te guettais entre deux réponses à mon devoir de français.

      - J’espère que tu n’as pas bâclé ta copie à cause de moi, dit-il d’un air qu’il voulait sérieux.

      - Mais non, ne t’inquiète pas. Comment se fait-il que tu sois déjà là ? Ne serait-ce pas plutôt toi qui as séché les cours ?

      - Non, non, je n’ai pas séché. C’est le prof qui est malade. Alors, je suis sorti plus tôt que prévu. Mais viens, partons vite. Le poisson n’attend pas lui.

   Yacine s’empare du sac, tandis que Françoise porte fièrement les cannes à pêche. Ils se dirigent en riant vers le pont qui se trouve à une centaine de mètres du lycée.

Le soleil chauffe de tous ses rayons. Mais ils savent que bientôt, ils seront seuls à l’ombre des vieilles pierres et qu’ils pourront goûter à la fraîcheur dispensée par l’eau du grand fleuve.

   D’autres pêcheurs sont là, assis à l’ombre des hauts eucalyptus. De vieilles personnes, des retraités jouent patiemment du moulinet en attendant qu’un poisson vienne mordre à leurs hameçons. Sans trop se parler, ils semblent être en pleine compétition. Comme il n’a pas plu depuis la fin avril, les eaux du Cheliff sont très claires mais moins poissonneuses. Il n’est donc pas aisé de remonter de grosses prises.

   Françoise et Yacine se servent de vers de terre comme appât. Il paraît que l’alose, un poisson facile à prendre, en raffole. Ils ont creusé un grand trou, puis l’ont rempli d’eau. Dès qu’ils en attrapent un, ils le mettent dans ce trou pour le maintenir en vie. Souvent, lorsque leur pêche est médiocre, ils rendent leur prise aux flots de l’oued et passent le reste de l’après- midi à se baigner ou à marcher le long du fleuve pour observer la faune aquatique. Une semaine encore et les grandes vacances seront là.

   Depuis qu’il est enfant, Yacine passe le plus gros de cette période chez ses grands-parents à la montagne. Mais, vu la férocité de la guerre, ces quatre dernières années, ce grand plaisir lui est interdit.

   Quant à Françoise, dès la remise des résultats scolaires, elle se rend souvent chez de proches parents du côté de la Normandie. Elle retourne en Algérie quelque temps avant la rentrée.

    Tous deux, élèves brillants en classe de première lettre, ils savent que l’année suivante sera plus difficile. Cette année tant redoutée est celle du baccalauréat.

    Durant toute la partie de pêche, Françoise semble plongée dans de sombres pensées. Lorsque Yacine lui murmure quelques mots, elle lui répond par un pâle sourire. Elle n’est pas communicative cette après-midi-là. Elle semble avoir un secret accroché au fond de la gorge.

Yacine le sent bien, mais il n’ose pas lui demander la raison de son silence inhabituel.

Puis tout à coup, elle lance :

      - La guerre est finie maintenant…

      - Oui, c’est le cessez-le-feu qui est en vigueur, lui répond niaisement Yacine.

      - Tu crois en cette paix, toi ?

      - Bien sûr que j’y crois.

   Depuis qu’ils sont amis, jamais Françoise n’a posé pareilles questions. La guerre est l’affaire des soldats et des hommes politiques, pense-t-elle. Comme le sujet est sensible, elle ne cherche jamais à émettre une quelconque opinion.

      -  Tu sais, mes parents pensent partir vivre en France. Je dois les suivre.

      - Ainsi, c’est déjà décidé.

      - Moi, j’aimerais bien rester ici. Là-bas, je me sentirai étrangère. Je le sais ! dit-elle d’une voix tremblante comme quelqu’un qui perd son dernier espoir.

   Yacine ne sait plus cacher son émotion, il prend la main de Françoise et la serre tellement fort qu’elle laisse échapper un petit cri de douleur. Cela ramène directement   le jeune homme à la réalité.

     - Oh ! pardon, lui dit-il, embarrassé. Je ne voulais pas te faire mal. Mais rien qu’à la pensée qu’un jour prochain tu t’en iras, le chagrin m’envahit.

    - De toute façon, s’ils en ont décidé ainsi, rien ne les fera changer d’avis. Que vais-je devenir toute seule sans toi dans cette France que je ne connais pas ?  Et puis, ne plus te voir sera pour moi tellement difficile. Quand j’y pense, j’ai envie de pleurer.

     - Et si tu leur demandais de rester encore un an ici en prétextant le baccalauréat, peut-être qu’ils comprendraient que c’est mieux pour tes études ?

    - Je ne crois pas que cela change quelque chose à leur décision. Mais, je peux toujours essayer.

   Ils ne pensent même plus à leurs cannes à pêche abandonnées au bord l’eau. Ils continuent à marcher sans but, plongés dans leurs pensées. Puis, toujours en silence, ils se sont assis à même le sol, les yeux perdus dans le vague de leurs âmes qui se sentaient déjà orphelines.

    Tout doucement, Yacine lui a pris la main. Françoise a posé sa tête au creux de son épaule. De grosses larmes roulaient sur ses joues sans qu’elle ne fasse rien pour les arrêter. Ils étaient là comme deux enfants perdus ne sachant pas très bien ce que l’avenir leur réservait. Il sortit un mouchoir de sa poche, le lui tendit gentiment en disant :

      - Il faut qu’on trouve une solution. Tu ne peux pas partir comme ça, pas si vite. Jamais je ne le supporterai.

      - Mais, que veux-tu que je fasse, je n’ai que dix-sept ans. S’ils décident de retourner en France, je serai obligée de les suivre, même contre ma volonté ; ce sont mes parents.

   Ils restèrent là sans bouger pendant un long moment en savourant au maximum la présence de l’autre. Ils ne se rendaient même pas compte que le ciel commençait à s’obscurcir.

   Les vieux pêcheurs qui rentraient chez eux étaient tout étonnés de les voir si tristes et si sérieux, alors que d’habitude, ils chahutaient et riaient sans arrêt.

      - Allez les jeunes, il faut rentrer. Vos parents vont s’inquiéter. La nuit va tomber, leur lança Salem, un habitué du coin. N’oubliez pas votre matériel. Sinon, fini la pêche !      

      - Oui, on s’en va, dit Yacine, pas convaincu de la véracité de ses dires.

Ils retournèrent à l’endroit où ils avaient abandonné leurs affaires. Puis tout à coup, ils dirent ensemble :

      - Et si on s’enfuyait ?

   Aussitôt, ils se rendirent compte qu'ils venaient de dire une grosse absurdité. Leurs regards se détachèrent l'un de l'autre. Ils baissèrent la tête pour plonger dans un lourd silence. Comme si la question : « Et si l'on s’enfuyait » ? formulée spontanément par leurs coeurs de dix-sept ans méritait d'abord une longue et mûre réflexion.

   En effet, la guerre a compliqué énormément l'avènement de la paix. Les violences ont amplifié les craintes. Les horreurs ont semé le doute quant à une Algérie libre et indépendante où toutes les communautés, les religions et les tendances politiques de l'époque, vivaient côte à côte en paix et en harmonie.

   Les parents de Françoise ont longtemps hésité avant de prendre la décision de partir sans parvenir à fixer une date précise. Ils suivaient le déroulement des événements. Ils possèdent peu de biens : un appartement spacieux au centre d'Orléansville dont le rez-de-chaussée est exploité comme débit de boisson par Fernand, son père.

   Quant à sa mère, Madeleine, elle tient de son père un petit   verger sur la rive du Cheliff, tout près du pont où Françoise et Yacine font leurs parties de pêche. Françoise est l'aînée de leurs trois enfants.

   Slimane, le père de Yacine, est menuisier. Son atelier se trouve à la sortie de la ville. Il le tient de son patron parti à la retraite. Il le reprit d'abord en location et comme les affaires marchaient bien avant la guerre, moyennant une importante somme d'argent, il en est devenu le propriétaire. La situation économique de sa famille nombreuse est plutôt bonne. Slimane habite, lui aussi, le centre ville occupé majoritairement par des Européens. Il fréquente, tout comme son fils Yacine, les deux communautés et parle couramment le français. Sa femme est une ménagère dans le sens le plus vrai du terme.

   Il fait déjà sombre lorsque Françoise et Yacine s’aperçoivent de leur retard en cette journée particulière. Au moment où ils vont escalader la piste, Fernand est sur le pont.  Pour exprimer sa colère, il actionne plusieurs fois le klaxon de sa voiture. D’ habitude, il tolère les sorties de sa fille avec Yacine. Il le connaît pour son sérieux et ses bons résultats scolaires. A chaque fête de famille, Fernand tient toujours à l'inviter. Quand les jeunes gens sont à bord du véhicule et que celui-ci démarre, il leur lance comme un avertissement :

      - Mes enfants, vous êtes très en retard, cela m'a un peu inquiété. Soyez prudents ! Profitez du temps qui vous reste...Nul ne sait de quoi demain sera fait.

Monsieur Fernand venait de confirmer son intention de quitter l'Algérie.                                   

   Le regard des deux jeunes gens se croisa. A l’annonce de cette séparation imminente, on pouvait y lire tout le chagrin du monde. Mais, ils n’osèrent pas poser la question fatidique : quand ? Le véhicule s’arrêta et Yacine rentra chez lui sans dire un mot.

   En franchissant la porte de l’appartement, Françoise comprit que le départ était beaucoup plus proche qu’elle ne l’imaginait. Quand elle était partie pour le lycée, ce matin là, l’ordre régnait partout. Maintenant, un véritable capharnaüm s’offrait à ses yeux, un capharnaüm comme ceux qui précédent tous les déménagements.

      - Que se passe-t-il ici ? demande Françoise à sa mère, d’une toute petite voix chargée d’inquiétude.

La pauvre femme n’osait pas relever la tête, son visage était baigné de larmes. Puis, elle savait aussi combien son enfant aimait l’Algérie. Alors, doucement, elle lui expliqua que c’était beaucoup mieux comme ça. Que la vie en France serait plus facile et que les écoles y étaient plus performantes.  Elle ne sait plus que dire ou inventer pour essayer d’amortir le choc de la nouvelle de leur départ aussi soudain.

 

 

 

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