La Chambre de Visite

Question âge, nationalité et casier judiciaire, Dédé remplissait les conditions quant à l’octroi de la licence. Mais il lui fallait suivre une formation de deux ans.

« Beaucoup trop long. Il doit y avoir un moyen de détourner la loi. Le flash ! J’avais un copain qui travaillait au ministère de l’intérieur. Il a quitté Belvier. J’ai perdu le contact. Comment faire ? » se demandait Mathieu.

Il rentra chez lui, trifouilla dans ses papiers, espérant y retrouver le numéro de téléphone donné par le fonctionnaire avant de quitter le village. Coup de bol ! Après de fébriles recherches dans les tiroirs de la vieille armoire de son bureau, il parvint à mettre la main sur la fameuse carte de visite.

 De retour au Bistrot, alors que tout le monde se demandait comment le jeune homme ferait pour mettre son affaire en branle, il annonça victorieusement :

- Ne vous faites plus de mouron. J’ai arrangé les choses. Le gamin suivra sa formation par le biais de cours du soir. En attendant de passer ses examens et vu ses antécédents dans l’affaire, il pourra déjà œuvrer en tant qu’aspirant détective. Il recevra les documents qui certifient la chose dans les jours à venir. Bien sûr, il y a quelques règles à observer. Mais les règles, c’est fait pour être transgressé, hein ?

Dédé, Ferdinand, Arthur et les patrons du Bistrot étaient babas d’étonnement. Ils regardaient le « coach » d’André Gard, d’un œil brillant d’admiration.

-  Mais comment as-tu fait ? demandèrent-ils en chœur.

- Faut jamais dévoiler ses sources, rétorqua Mathieu, fier comme un paon. Puis il ajouta : allez René, une rafale !

- Oui, tu as raison, champagne pour tout le monde, faut fêter ça !

Après avoir trinqué avec ses amis et remercié chaleureusement Mathieu, Dédé décida de rentrer chez lui. Il devait étudier le manuel du permis de conduire. « C’est bientôt le grand jour », dit-il, en sortant du Bistrot.

Le jeudi matin, casqué et tout de cuir vêtu, Mathieu, chevauchant une Gertrude astiquée pour l’occasion, se présenta devant l’ancienne pharmacie une demi-heure avant le départ du car pour Marnier. Il fit vrombir le moteur pour signaler sa présence. Devant l’étonnement visible de Dédé, il annonça :

- Je vais te conduire en ville. Mets ton casque et accroche-toi. C’est moi qui chauffe !

Pas très rassuré, André fit contre mauvaise fortune, bon cœur. Il s’installa derrière Mathieu redevenu pour l’occasion un fou du guidon.

A midi, les deux amis entraient victorieusement au Bistrot en brandissant le fameux permis. Sans attendre, René invita le jeune homme à aller relever son courrier. D’après les dires du facteur, il contenait une grosse enveloppe grise avec l’en-tête du ministère de l’intérieur. Dédé revint bientôt avec ladite enveloppe.

- Qu’est-ce que tu attends ? Ouvre-la, cré tonnerre ! dit Mathieu.

Tous les yeux étaient braqués sur André. Un silence de plomb régnait sur l’assemblée. C’est tout juste si on les entendait respirer. Dédé sortit délicatement les différents papiers de l’enveloppe. Un grand sourire éclaira son visage.

« Bingo ! » cria-t-il, le poing levé en signe de victoire. Il n’en fallut pas plus pour déclencher une salve d’applaudissements. Puis la phrase favorite de Mathieu jaillit de toutes les bouches en même temps :

- Allez René, une rafale !

Le reste de la journée allait certainement se passer de rafales en rafales, quand la porte du Bistrot s’ouvrit sur une femme entre deux âges. Elle demanda à parler à Monsieur André Gard. Les autres observaient son comportement avec curiosité. Ils en furent pour leurs frais. Aussi à l’aise que si c’était pour lui un acte routinier, le jeune homme répondit :

- C’est moi ! Que puis-je pour vous, madame ?

- J’ai trouvé votre adresse dans les journaux. J’ai besoin de vos services. J’aimerais vous entretenir en privé.

- Oui, certainement, dit le détective en herbe, en ouvrant galamment la porte du bistrot à son interlocutrice pour la diriger vers sa nouvelle maison.

Une fois à l’intérieur, le jeune homme s’excusa pour le désordre. Il venait d’emménager. Il attendait de nouveaux meubles. « Nous allons être obligés de nous installer au salon », précisa-t-il.

- Le décor n’a pas d’importance. Ce qui compte, ce sont les réponses que vous pourrez apporter à mes questions, dit la femme.

Au bistrot, les suppositions allaient bon train.

- Bordel, j’espère que le gamin va s’en sortir. Elle a l’air un peu pétasse, la bonne femme, dit Mathieu.

- T’en fais pas, il a du répondant, le petit. Il ne s’est pas démonté, dit Arthur.

- Il n’a même pas un bureau. Pour faire sérieux, il lui faudrait un ordinateur. Mais il est fauché comme les blés. C’est pas demain la veille qu’il pourra s’offrir le matériel nécessaire. N’a même pas un dictaphone, dit Ferdinand.

- En attendant mieux, j’ai un vieux bureau et quelques chaises dans l’arrière salle. Il n’a qu’à les prendre, ça me fera de la place. Faut aider les jeunes, dit René, sentencieusement.

- Oui, mais pour le PC ? C’est pas donné ces trucs-là, rétorqua Mathieu.

Arthur ne disait rien. Il en avait un, lui, d’ordinateur. Mais comment allait-il annoncer la chose sans se faire traiter de tous les noms d’oiseaux par les autres ? « Qu’à cela ne tienne, je me lance », pensa-t-il

- Pas de panique, j’en ai un, moi !

- T’as un ordi ? Et depuis quand toi, môssieur le taiseux ? Et pour quoi faire d’ailleurs ? demanda Mathieu, courroucé.

- Ben… depuis deux ans.

- Ce n’est sûrement pas pour écrire ses mémoires. Môssieur va sur les clubs de rencontres, sans doute. Et en cachette, en plus. Il n’en ferait même pas profiter les copains. L’égoïste ! dit Ferdinand.

- Vieux cochon ! Voilà pourquoi tu es parfois tout pensif. Tu te remémores les mots doux et les promesses de la veille. Où alors, tu visites les sites pornos. Tu te rinces l’œil gratos. Tu tentes de réveiller le mort qui garnit ton falzar. Ca t’évite le Viagra. De toute façon, t’es livré à la même enseigne que nous. Tu fais la lessive à la main, rigola Mathieu.

- C’était donc ça. Ton téléphone n’était pas en panne comme tu le disais. On t’installait Internet ! asséna Ferdinand.

- Ben oui, et alors ? Je suis libre quand même, hein !

- Oui, t’es libre. Mais t’es libre aussi de le prêter au gamin. Arrange-toi avec les gars des Télécoms. Il faut brancher la ligne demain à la première heure. Elle marche au moins ta machine ? demanda Josette, moqueuse, en imaginant la tête d’Arthur et les soupirs de regrets qu’il poussait quand il naviguait de site en site.

Puis s’adressant à Ferdinand, elle ajouta :

- Mathieu lui offre sa moto, Arthur son ordi, René les vieux meubles de l’arrière-salle.

Il lui manque encore un téléphone portable, un dictaphone et un appareil photo numérique. Pour une fois, mets la main à ton portefeuille. Donne-moi cent euros, je mettrai le reste. De cette façon, en attendant mieux, il sera paré.

- A vos ordres chef ! dit Ferdinand, en lui tendant de bon cœur l’argent demandé.

Chez Dédé, la femme entre deux âges était entrée directement dans le vif du sujet.

Epouse du patron de la plus grande agence de voyage de Marnier, elle soupçonnait son mari de la tromper avec sa secrétaire. Une jeune blondasse qui, d’après elle, n’en voulait qu’à l’argent de son époux, François Evrard. Elle sortit une enveloppe d’un sac à main pas acheté sur une brocante, l’ouvrit et étala les photos des deux coupables sur la petite table du salon en disant :

- Les voilà tous les deux lors d’une journée « portes ouvertes » à l’agence. Regardez, rien qu’à son accoutrement, on voit bien que cette fille est une effrontée, une aguicheuse, une garce, quoi !

Dédé ne répondit pas et fit mine de s’intéresser aux visages des deux personnes dont il allait devoir organiser la filature. Il la trouvait bien jolie « la blondasse » comme disait sa cliente. Il est vrai que le généreux décolleté et la mini-jupe de la secrétaire ne cachaient pas grand-chose de son anatomie. « Aguicheuse, elle l’est, c’est sûr ! Mais quel canon ! En voyant l’air rébarbatif de sa femme, je comprends que François Evrard se laisse séduire et ait envie de changer de crémerie. Avec son ton sec, son air coincé et son allure de nonne défroquée, elle ne doit pas faire rigoler son mari tous les jours, madame Evrard ».

La voix sévère de sa cliente le tira de ses pensées :

- Alors, vous l’acceptez cette enquête ?.....

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