La gardienne du Kiosque

Chapitre I

 

 

Le Kiosque

 

 

 En cette fin octobre, l’automne est là avec ses grands coups de vent et la pluie pour compagne. Mais il ne les sent même pas, son esprit s’est évadé là-bas, vers Tenes, Tenes, sa ville natale où il fait encore bon, où il fait encore chaud, où des âmes compatissantes l’auraient hébergé sans poser de questions.

Il arriva bientôt en vue d’un petit square au sol recouvert de feuilles mortes. A la lueur des réverbères, il aperçut au loin un petit kiosque où quelques musiciens viennent jouer de la musique les dimanches d’été. Il monta les quelques marches qui permettaient d’y accéder et buta contre une chaise oubliée là comme par miracle. Il remercia Allah et s’empressa de s’asseoir sur ce siège bienvenu. Il fouilla dans ses poches et en sortit un mégot tout tordu et tout humide, le dernier. C’est seulement à ce moment-là qu’il se rendit compte qu’il était trempé jusqu’aux os. Il enleva son blouson en nylon rouge et enfila le gros pull qui se trouvait au-dessus du sac blanc. Puis, il s’installa du mieux qu’il put pour une nuit qui s’annonçait longue et fraîche.

Une heure ou deux plus tard, alors qu’il somnolait, il fut tiré de son inertie par des notes de musique sorties d’une guitare qui pleurait dans la nuit. Etonné, il regarda sa montre. Trois heures du matin ! « Mais d’où cela vient-il ? » se demanda-t-il, intrigué.

La musique continuait à égrener ses larmes, mais il n’arrivait toujours pas à en situer la provenance. Complètement réveillé, il s’étira et descendit les marches. Les feuilles mouillées collaient à ses baskets. Il se baissait pour les détacher de ses semelles usées quand il vit une petite porte mal fermée dans le grand socle en pierre sur lequel reposait le kiosque. Son attention fut attirée par une légère lumière dansante comme la lueur d’une flamme de bougie.

Il poussa doucement le panneau de bois et se trouva face à face avec une jeune fille emmitouflée dans une vieille couverture d’où sortaient juste une tête et des mains qui tenaient une guitare. Elle le regardait en continuant à gratter doucement son instrument, un vague sourire aux lèvres, un sourire que Karim prit pour une invitation. Il s’accroupit et s’adossa à la paroi du vieux mur de pierres rugueuses, sans dire un mot. Elle jouait un air qu’il ne connaissait pas, sans s’occuper de sa présence. Le jour se levait quand elle posa sa guitare. Elle se recroquevilla sous la vieille couverture et s’endormit comme un enfant, avec toujours le même petit sourire au coin des lèvres.

A quelques centimètres d’elle, il aperçut un cahier d’écolier dont les pages étaient noircies de portées où s’alignait une multitude de notes. « Ah ! C’est une artiste. Elle compose elle-même sa musique », pensa-t-il.

L’air qu’elle avait joué en boucle toute la nuit lui trottait dans la tête. Il repensa au temps où il écrivait des poèmes, de modestes textes en Arabe qu’il lisait le soir à ses amis ou à ses parents. Il s’empara du cahier, en arracha une feuille vierge et se mit à griffonner quelques strophes en fredonnant. « Oui, bien ! Elle pourra en faire une chanson », se dit-il, tout content de voir qu’il n’avait rien perdu de sa facilité à écrire. Quand la jeune fille commença à remuer, sa montre indiquait dix heures. Il déposa sa prose bien en évidence près de la guitare et sortit, sans bruit, de l’espèce de grotte où il avait terminé la nuit.

La pluie avait cessé de noyer le paysage et le vent avait calmé ses ardeurs. Il faisait presque bon. Il lui fallait maintenant trouver une bonne âme qui accepte de l’embaucher pour quelques menus travaux.

 

 

Chapitre II

 

Léon

 

 

 

 

 

 

 

A la lumière du jour, il vit que le square était situé dans un quartier résidentiel tranquille où des maisons d’apparence modeste diffusaient une sorte de paix. Elles étaient plantées dans de grandes pelouses, en retrait d’une petite avenue bordée d’arbres. Il poursuivit sa route et aperçut bientôt un vieil homme armé d’un grand râteau qui peinait à ratisser les feuilles mortes jonchant son jardin d’agrément. Il avança plus près de la haie d’aubépine entourant la propriété et interpella le vieux monsieur :

- Bonjour ! Je vois que vous avez beaucoup de travail, puis-je vous aider ? demanda Karim, avec une prière dans les yeux.

Le vieillard le regarda avec étonnement puis, après une courte réflexion, il répondit :

- Ce n’est pas de refus, je suis trop vieux pour ce genre de sport. Mais je ne suis pas riche non plus. Combien demanderiez-vous pour remettre tout cela en état ?

- Oh ! Pas grand chose, c’est à votre bon cœur, monsieur, répondit-il, avec un grand sourire.

- Entrez jeune homme, dit le vieux, en laissant tomber son râteau de soulagement.

Après quoi, il se redressa péniblement en se tenant le dos.

- Ah ! La vieillesse, quelle plaie ! Ces travaux-là ne sont vraiment plus de mon âge. Regardez, quand vous aurez rassemblé toutes les feuilles, il faudra les transporter jusqu’au compost au fond du jardin, derrière la maison. La brouette est là sur le côté, dit-il, en tendant le bras vers une vieille charrette en bois vermoulu.

Karim retint difficilement un sourire. La brouette en question était en fait une espèce de grande caisse en bois montée sur de vieilles roues de vélo à moitié dégonflées. « Le vieillard l’a sûrement bricolée lui-même », pensa-t-il. Puis, il s’attela aussitôt à la tâche. Les feuilles encore mouillées par la pluie de la nuit pesaient leur poids mais, au moins, cela les empêchait de s’envoler au moindre petit coup de vent. Le travail improvisé dura plus de trois heures, trois heures pendant lesquelles le vieil homme assis dans son fauteuil derrière la fenêtre de sa cuisine ne le quitta pas des yeux. Après avoir reconduit la « brouette » à sa place, Karim s’apprêtait à frapper à la porte quand celle-ci s’ouvrit.

- Voilà dix euros et un sandwich, je ne peux pas faire mieux, au revoir et merci, dit le vieil homme, avec regret.

Il referma la porte avant que le jeune homme ait pu le remercier à son tour. Karim avait déjà tourné le dos quand il entendit la voix du vieil homme qui le rappelait. Mais de son poste de guet cette fois : la fenêtre de la cuisine.

- Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-il.

- Karim, pourquoi ?

- Repassez la semaine prochaine, j’aurai peut-être encore besoin de vous.

La fenêtre se referma sans plus d’explications, laissant Karim perplexe, mais heureux.

Une fois hors du champ de vision du vieux guetteur, il sortit le sandwich au fromage de son papier d’aluminium et mordit à belles dents dans ce goûter inattendu.

Dix euros, il n’irait pas bien loin avec ça, mais bon, c’était mieux que rien.

Il était seize heures, qu’allait-il faire ?  D’abord, se rendre au bureau de poste de son ancien quartier pour relever son courrier. « On ne sait jamais, j’ai peut-être reçu des nouvelles pour l’octroi de mes allocations de chômage », se dit-il. Devant le vide total de sa boîte à lettres, il se rembrunit puis il se traita de pessimiste. « La situation finira bien par se débloquer un jour », pensa-t-il pour se rassurer. Mais en attendant, il devait s’arranger pour survivre dignement.

Maintenant, il lui fallait trouver un endroit où se débarbouiller. Il tenait fermement son sac en plastique blanc. C’était toute sa fortune, tout ce qui lui restait. Un peu de linge propre et un nécessaire de toilette. Au loin, il vit l’enseigne d’une station-service. Il pressa le pas, entra, acheta du tabac, un carnet de feuilles et un briquet pour trois euros quatre-vingts. Le reste, il le garderait pour se nourrir. Il se dirigea rapidement vers les douches. Coup de chance, il n’y avait personne. Il prit tout son temps pour se laver et se sentit tout ragaillardi.

Et cette nuit, où allait-il la passer ? Pourquoi pas au kiosque ? Si la jeune guitariste s’y trouvait aussi, peut-être lieraient-ils connaissance ? Il aurait quelqu’un à qui parler. Ils pourraient discuter poésie et musique. Il élaborait déjà de nombreux plans dans sa tête sans même savoir s’il la reverrait un jour. Il se traita de fou et continua son chemin à la recherche d’une épicerie. Le soir tombait quand il trouva enfin ce qu’il cherchait. Il entra, prit une baguette au rayon boulangerie puis, un peu plus loin, deux boîtes de sardines et une bouteille d’eau. C’était tout ce qu’il pouvait se permettre s’il voulait encore se payer un pain le lendemain.

A la sortie du magasin, il réfléchit sur la direction à prendre pour retourner au kiosque. Puis, sans hésitation, il partit vers la droite. Après une petite heure de marche rapide, il arriva enfin à bon port. Il regarda vers la porte de « la grotte », c’est comme cela qu’il appelait ce drôle d’endroit, mais tout était sombre. La jeune fille n’était pas là. Viendrait-elle encore y passer la nuit ? Il l’espérait tellement fort, mais rien n’était moins sûr. Elle avait peut-être trouvé un endroit plus confortable où se reposer. Il grimpa les marches, s’assit sur la chaise bancale et entreprit de se rouler une cigarette avant de manger. Il repensa au vieil homme et à sa drôle de brouette avec un sourire attendri. Il se dit qu’il y avait peut-être là un filon à exploiter. Demain, il irait lui demander s’il ne connaissait personne à la recherche d’un ouvrier pour le débarrasser de ses corvées.

Il allait ouvrir une boîte de sardines quand il entendit un bruit de pas. Deux minutes plus tard, le grincement caractéristique de la petite porte l’avertit qu’on venait d’entrer dans la grotte. Il se pencha à la balustrade et vit la même lueur tremblotante que la veille. « C’est-elle ! J’en suis sûr ! Mais comment faire pour m’en assurer ? Je vais attendre un peu, elle se manifestera peut-être », pensa-t-il. Il avait tellement envie de la revoir qu’il en oubliait sa faim.

 

 

 

 

 

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