Le grand Dédé

Prochaine sortie                                                               

 

Le Grand Dédé

 

Préface

 

 

Après trois romans, Qasida, El Mektoub et La Gardienne du Kiosque, écrits avec l’algérien Abdelkader Boucharba, Bernadette Herman prend son envol, toute seule.

A bord de son dernier ouvrage, Le Grand Dédé : La Ruelle Maudite, elle met en scène une belle brochette de personnages truculents.  A commencer par le jeune héros, le prénommé Dédé qui, sous des airs d’idiot du village, se révèlera bientôt très malin.  Au bistrot, trois « vieux de la vieille », Arthur, Ferdinand et Mathieu, jouent d’abord les potaches.  Au fil des pages et de nombreuses péripéties, ils auront des rôles déterminants.  Pour nouer l’intrigue, on aura droit à une poignée d’individus inquiétants et de crimes louches, avec une police qui reste dans l’impasse. 

L’action débarque dans les méandres de la prostitution et de la pédophilie…

Pas d’affolement, Bernadette Herman a toujours le ton décalé et un humour irrésistible, qui interviennent aux justes moments !

L’auteur adore d’ailleurs les coups de théâtre.  Dédé, l’apprenti-détective, va surprendre tout le monde : seul, il va résoudre l’énigme de la mort mystérieuse de sa propre mère.  Mais l’écriture va rebondir quand le jeune homme tombera sur d’autres secrets et d’autres meurtres.  Trop tard, il a le virus et ne lâchera l’aventure palpitante qu’au bout de ses enquêtes !

Et vous ne lâcherez ce polar humoristique qu’au dénouement, à la dernière page.  La gouaille et l’humour présents à chaque ligne, dans chaque dialogue, sont évidemment caractéristiques de Bernadette Herman.  Ne boudez pas votre plaisir !

 

 

Pascale Baidak, journaliste RTBF

 

 

Le Grand Dédé

 

La Ruelle Maudite

 

 

Prologue

 

A Belvier, le maire, Monsieur Dumont, en était à son troisième mandat. Il avait réagi rapidement en expédiant requête sur requête aux responsables de la préfecture afin d’éviter la mort de son village natal, causée à court terme par l’exode de la jeune population allant chercher ailleurs ce qu’elle ne trouvait plus chez elle.

Il leur avait proposé une série de mesures incitatives pour ramener des investisseurs, des commerçants, un médecin et un pharmacien dans la place. Mais la lenteur administrative et la bureaucratie ne facilitaient pas démarches. Monsieur le maire voulait faire revenir la jeunesse paysanne dans son village en y créant de nouveaux emplois et des loisirs attractifs.

Quelques mois plus tard, après de nombreux courriers, ses demandes aboutirent enfin. Madame Lavendier, médecin généraliste, fut la première personne à venir s'installer dans une maison abandonnée, transformée en cabinet médical. Deux jours plus tard, son mari, pharmacien de son état, arriva à son tour.

Quelques semaines encore et des ateliers ouvraient leurs portes : une menuiserie, une ferronnerie, et une boulangerie. Puis, pour offrir des loisirs, une salle de cinéma afficha son premier film.

Peu à peu, la population du village augmentait. Des lots de terrains à bâtir furent vendus à bas prix aux investisseurs privés. Les épiciers, le boulanger et divers commerçants voyaient tout cela d’un très bon œil. Le commerce allait enfin reprendre.

 

 

 

Chapitre I

Le plus heureux dans l’histoire c’était René, le patron du café de la place de l’église. « Le Bistrot », disait l’enseigne au néon, était un petit estaminet de village aux murs blanchis à la chaux, garnis de grands panneaux publicitaires pour la plupart en tôle émaillée. Le modeste mobilier faisait la nique à un vieux comptoir en bois recouvert d’un formica rouge brillant. Sur une grande étagère murale, on pouvait voir un rassemblement de coupes qui rappelait tous les matchs que la défunte équipe de football avait gagnés. Dans le fond de la salle, un grand billard américain tenait compagnie à un flipper et à un baby-foot flambants neufs. « Les jeunes peuvent revenir, ils auront de quoi s’amuser », lâchait René aux curieux. Il était temps, car pendant les quinze dernières années, il avait eu bien souvent du mal à boucler les fins de mois.

 

Par ailleurs, les travaux prévus pour la construction de nouveaux bâtiments battaient leur plein. Ça allait du terrassement à la maçonnerie, en passant par tous les corps de métiers. Il était normal que tous ces ouvriers viennent se rincer le gosier après le boulot. Si bien qu’à partir de dix-sept heures, le Bistrot ne désemplissait plus. Hélas, ce nouveau ramdam ne plaisait pas à tout le monde. Les trois vieux habitués du café de l’église, figés à leur place habituelle, ne voyaient pas ça de gaîté de cœur.

- Fini les belotes avec René, c’est bien trop bruyant maintenant, avec tous ces gens. Et d’ailleurs, ce lâcheur ne pense plus qu’à remplir son tiroir-caisse. Même la Josette est de mèche. Avec ses décolletés profonds et son maquillage électrique, elle joue les attrape-mouches avec les nouveaux clients. « Et cet imbécile de René qui ne voit rien. Le con ! » éructa Arthur, le plus teigneux de la bande.

Ferdinand et Mathieu opinèrent en silence, trop absorbés à observer le manège du nouveau pharmacien et de sa femme sur le trottoir d’en face.

 

Georges, le pharmacien, avait la quarantaine bedonnante et le poil rare. Comme beaucoup de chauves, pour compenser son manque de pilosité crânienne, il laissait une barbe et une moustache anarchiques lui dévorer la moitié du visage. Il avait l’air d’un personnage mou et sans caractère. Cet homme-là n’avait vraiment rien d’attirant

Par contre, Brigitte, son épouse, était une belle grande femme à l’allure sportive. Ses cheveux châtains, coupés court, bouclaient autour d’un visage dont seuls les grands yeux gris étaient légèrement maquillés. Il ressortait d’elle une impression de force et de sérénité. C’était ce qu’il était convenu d’appeler une belle plante. Un couple contre nature…

- On dirait qu’ils s’engueulent. Pas catholique tout ça. C’est pas normal, à leur âge, de quitter la ville pour venir s’enterrer dans un village. Et le maire qui est toujours fourré chez eux. Depuis le temps qu’il est veuf, ça doit lui manquer, les femmes. C’est pas avec moi qu’ils feront fortune. Je préfère encore me soigner avec mes plantes, dit Arthur, qui gardait le crachoir.

- T’as raison, vive les plantes ! répliqua Mathieu, en levant bien haut son verre pour faire comprendre à René qu’il était temps de remettre une tournée.

C’est le moment que choisit André, l’idiot du village, pour venir coller son nez au carreau de la vitrine derrière laquelle se trouvaient les trois vieux récalcitrants à toute nouveauté venue troubler leurs habitudes.

- Ah, ben tiens, v’la l’grand con ! Je me rappelle encore du jour où sa garce de mère l’a mis au monde. On l’entendait couiner jusqu’au bout du village. Deux jours qu’il lui a fallu pour sortir le spécimen. M’étonne pas qu’il soit faisandé du cerveau. Et ce n’est pas sa façon de vivre qui va l’arranger, l’homme des bois ! lâcha Ferdinand, en s’esclaffant.

- Tu parles ! Toujours tout seul dans sa vieille baraque. Avec ses moutons et ses chèvres pour seule compagnie. N’ont pas beaucoup de conversation ces bestiaux-là, renchérit Arthur.

 André était un jeune homme de vingt-trois ans, grand et élancé. Il n’était pas d’une beauté à couper le souffle. Mais ses grands yeux bleus et ses cheveux noirs bouclés lui donnaient un certain charme qui, vu son air niais et le laisser-aller vestimentaire dont il faisait preuve, passait inaperçu. Il n’avait jamais connu son père, un représentant de commerce qui venait fourguer ses produits cosmétiques dans les trois épiceries du village où il laissait un stock en dépôt.

Il logeait parfois dans la petite pension de famille tenue par les parents de sa mère. Amateur de belles plantes, il avait engrossé Nina alors qu’elle n’avait que quinze ans. Quand l’affreux jojo fut au courant de la chose, il fit semblant d’être heureux de la nouvelle et promit de revenir très vite pour épouser la jeune fille. Depuis ce jour-là, on n’entendit plus parler de lui…

Après un accouchement laborieux, les parents de Nina envoyèrent leur fille travailler à Marnier, la ville la plus proche. Quelques temps plus tard, on retrouvait son corps sans vie au fond d’une ruelle. Les médecins avaient alors décrété que la déficience mentale du jeune garçon était due, aussi bien à la maladie vénérienne dont sa mère souffrait après son aventure avec le présumé père, qu’au manque d’oxygène dont avait souffert le nouveau-né pendant l’accouchement au domicile des grands-parents. CQFD : le grand Dédé était taré et le resterait jusqu’à la fin de ses jours. Ainsi pensaient les villageois.

 André fit son entrée par la porte latérale du Bistrot. Selon son habitude, il s’installa à la table  face au flipper et fixa les chiffres qui clignotaient sur l’écran, comme s’il se livrait à de savants calculs. Ça faisait maintenant cinq ans que ses grands-parents étaient décédés, à six mois d’intervalle. André s’était élevé tout seul, comme un sauvageon. Après une scolarité médiocre et une adolescence sans tendresse, seul héritier, il s’était retrouvé complètement isolé à l’âge de dix-huit ans.

Il bénéficiait d’une petite pension d’handicapé qui lui permettait tout juste de vivoter. Il avait reçu pour tout héritage une petite bergerie entourée d’une pépinière à flanc de montagne, proche du village. La  somme d’argent tirée de la vente de la pension de famille avait été placée jusqu’à ses vingt-et-un ans chez un notaire de l’arrondissement. Il en avait maintenant vingt-trois et n’y avait jamais touché. Ce fou de village ne réagissait jamais aux quolibets ni aux moqueries. Quand il se décidait à parler, il émettait seulement quelques phrases hachées ou des grognements incompréhensibles. Cela confortait les gens dans leur opinion : le grand Dédé était taré. C’était une certitude. Personne n’avait jamais franchi le seuil de son antre. Une fois par mois, il se rendait au bourg proche de Belvier et en revenait toujours avec un grand paquet rectangulaire soigneusement ficelé. Qu’allait-il donc acheter là-bas ? Si ses concitoyens avaient pu connaître le contenu du colis, ils auraient été bien étonnés. Le jeune handicapé s’adonnait à la lecture avec frénésie, se forgeant ainsi une culture dont beaucoup ne pouvaient se vanter.

 Le maire, monté sur roulements à billes, faisait de son dernier mandat une sorte de révolution sociale. En un rien de temps, le village changea complètement de visage et devint un pôle économiquement solide. Il attira les grosses fortunes et le monde des affaires. Le cabinet médical et la pharmacie des Lavendier ne chômaient pas. Malgré l’hiver, le Bistrot ne fermait qu'à des heures tardives.

Belvier devint une petite ville assez curieuse où se côtoyaient deux mentalités distinctes, l'une paysanne, l'autre citadine. Quelques réfractaires à ce brusque changement ne voulaient pas baisser pavillon.

Au Bistrot, Arthur, Mathieu et Ferdinand tenaient toujours le même discours. Pourtant, tous les trois, frappés d'une grippe sévère, avaient dû se résigner à se faire ausculter par madame Lavendier et à débourser pour l'achat de médicaments chez son époux de pharmacien.

André ne venait plus si régulièrement au village pour faire ses achats. Mais lorsqu'il y venait, il passait toujours par le Bistrot pour discuter avec René avant de repartir vers sa bergerie. Dumont se rendait souvent au cabinet médical de Brigitte Lavendier. Il lui restait trois mois avant de remettre les clés de la mairie. Les signes de la prochaine campagne électorale étaient perceptibles dans son comportement. Il pensait sans aucun doute briguer un autre mandat.

Un jour, à l'étonnement de tous, André vendit toutes ses bêtes au propriétaire de la bergerie voisine et commença à s'absenter périodiquement. Il prenait le bus du matin pour se rendre à Marnier et ne revenait que deux ou trois jours plus tard. A chaque fois qu'il était de retour, il passait au Bistrot pour voir René, avec qui il discutait en tête-à-tête et à voix basse, sous le regard inquisiteur de Ferdinand et de ses deux compères.

 

 

 

 

 

 

 

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