Au hasard d'un clic

 

 

 

 

                                                                                                

 

Au hasard d’un clic.

 

 

Un matin frileux de mars, Julia, bien au chaud dans son bureau, tuait le temps sur Internet.

Elle avait toujours aimé écrire, mais elle voulait se lancer dans l’écriture de poèmes. Un genre de littérature qu’elle ne maîtrisait pas. Elle cherchait avec ardeur tout ce qui pouvait la rapprocher le plus de ce style d’écriture. Elle tomba (comme) par hasard sur un forum de poésie ouvert à tous. Timidement, elle commença à poster quelques vers. Puis, le naturel, celui qu’on chasse, mais qui revient paraît-il au galop, reprit le dessus. Elle racontait sans coup férir tout ce qui lui passait par la tête. Des textes piquants et truculents. Certains, partis d’une mémorable chasse à l’escargot. Ou encore, de sa façon particulière à saouler les limaces.

Elle devint en quelques coups de plume la vedette humoristique du site.

Puis un jour, Boubaker, un poète algérien vint rejoindre l’équipe. Elle lui souhaita la bienvenue comme il est de coutume pour chaque nouvel arrivant. Une sorte d’amitié teintée d’osmose s’installa très vite entre eux. Ils se mirent à écrire des poèmes en duo. Une forme d’écriture particulière, comme une correspondance suivie entre deux inconnus. Boubaker lançait le sujet et, sans se concerter, ils continuaient leurs textes par croisement d’emails. Jusqu’au jour, où à cause d’un poème dont ils ne voyaient pas la fin, ils décidèrent de changer leur façon d’écrire.  Et les voilà partis ensemble à l’aventure. Une belle aventure épistolaire entre deux êtres que rien ne prédisposait à pareille épopée.

Elle ne connaissait rien à la culture arabe. Mais lui « le poète philosophe », lui expliquait patiemment tout ce qu’elle ne comprenait pas.

Doucement mais sûrement, l’amitié grandissait dans leur cœur.

Ils n’avaient pas encore terminé la rédaction de ce premier ouvrage auquel ils ne savaient pas donner de nom, qu’ils pensaient déjà au suivant. Le premier était trop long pour une nouvelle et trop court pour un roman. Alors ? Alors ! Qu’à cela ne tienne, ils l’appelleraient « un conte moderne », avec un titre de légende. Curieux mélange. Oui, curieux comme eux, curieux comme leur façon d’écrire. Quand la rédaction du conte fut terminée, il était temps de passer à la correction. Un ami leur avait promis son soutien, mais une fois mis au pied du mur, il n’y avait plus personne. Au contraire, au lieu de les encourager, il semblait se moquer de leur lutte acharnée à se faire publier. Ou peut-être que, depuis le début, il n’y croyait pas. Cela expliquerait son acquiescement rapide quand elle lui avait demandé s’il corrigerait leur texte.

Julia prit très mal cette façon d’être. Cet ami en qui elle avait cru pendant des années. Cet homme qu’elle sublimait était loin de répondre à ses attentes. La déception l’inondait. Elle n’arrivait pas à endiguer les flots d’amertume qui la submergeaient.

Dans sa lointaine Algérie, Boubaker n’avait pas trop le choix, il fallait bien qu’il laisse Julia essayer d’arranger les choses elle-même. Mais, c’était très difficile pour lui de la voir se débattre ainsi. Puis un jour, au hasard d’un clic opportun, ils se retrouvèrent en ligne. 

Au début, ils se mirent à tchater timidement, puis de plus en plus librement.

Elle, avec son franc parler et son bagout de Belge. Lui, avec sa pudeur et la finesse de sa culture arabe. Elle n’avait pas besoin de se raconter, il suffisait d’avoir lu ses poèmes sur le site de poésie pour connaître le personnage. Il ne ratait pas un seul de ses écrits, il la connaissait par cœur.

Lui, l’homme mystère, comme elle l’appelait ne se livrait pas si facilement. Il se voilait. Pourtant, petit à petit, elle avançait à sa rencontre en posant l’une ou l’autre petite question. Elle en savait un peu plus, mais si peu finalement. Ce n’était pas de la curiosité, juste une envie de le connaître aussi bien qu’il la connaissait « sans aucune arrière-pensée ». Mais ça aussi, il le savait. Quel beau mystère que cet homme-là ! Il était fort, son Boubaker.

Les jours passaient ainsi, au gré de leurs écritures et de leurs connexions.

Des connexions parfois bien mauvaises qui les laissaient sur leur faim. Coupés au beau milieu d’une conversation passionnée, ils étaient obligés de se quitter sans s’être dit bonsoir.

Les frustrant du meilleur moment de la soirée « celui des bisous ». Il ne leur restait que la complicité des étoiles à qui ils parlaient tous les deux, cultivant le fol espoir d’être entendus.

Ils ne s’étaient jamais vus et ne se verraient sans doute jamais, mais ça n’avait pas d’importance. L’important, c’était d’y croire et de cultiver le rêve. Ces deux poètes fous étaient incapables de vivre sans rêves. Ils s’en nourrissaient, s’en gavaient jusqu’à l’indigestion. Ils ne concevaient pas leur vie autrement. 

Finalement, c’est un ancien prof de français, ami de Julia, qui corrigea leur texte, abondant lui aussi pour le terme « conte moderne ». Ils décidèrent de ne plus mendier l’aide de personne d’autre. Ils iraient selon leur rythme, mais ils y arriveraient. Belle résolution, mais la route s’annonçait longue et semée d’embûches.

A vrai dire, Boubaker était comme Julia, il aimait écrire, lui aussi. Il composa quelques poèmes. Mais la nouvelle forme d’écriture qu’elle lui suggérait, dépassait sa compétence.

Il éprouvait d’énormes difficultés à traduire ses idées et ses opinions en   respectant les règles, les normes et les exigences de la langue française qui n’était pas son langage premier.

Il avait une soif aiguë de communiquer, de faire part aux autres de ses réflexions, de parler de sa culture si ignorée et surtout de cultiver l’amitié. Une amitié qu’il voulait sans frontières.

Il trouva en Julia à la fois un cœur tendre et une oreille attentive. Curieusement, leurs plumes s’épousaient à merveille.

Il n’avait pas fallu longtemps à Boubaker pour découvrir qu’en lui dormait un talentueux narrateur que Julia parvenait à éveiller par ses encouragements.

Tant bien que mal, « Qasida » vit le jour. C’était comme un douloureux enfantement.

Mais, l’aventure ne   faisait que commencer. Leur enfant devait faire le tour des maisons d’édition pour être adopté.

Au fur et à mesure qu’ils écrivaient, leur amitié virtuelle grandissait ou mieux, mûrissait. « Qasida » sommeillait toujours dans le tiroir aux espérances. D’autres œuvres plus volumineuses étaient venues s’y ajouter, mais Julia ne vivait que pour celle-là

Un jour, Boubaker, cet être virtuel, ce mystère, disparut des écrans. Il posta tout de même un dernier message à Julia. En voici le contenu :

« Très chère amie Julia,

 Ainsi finit notre aventure, pour des raisons indépendantes de ma volonté, je dois te faire mes adieux avec tristesse. Je ne sais comment t’expliquer ma décision subite et brutale. En souvenir, je te laisse ma prose et surtout Qasida, notre plus beau poème. »

Il est midi lorsque Julia ouvre sa boite de réception pour lire les courriels qu’elle reçoit journellement de Boubaker. A sa grande surprise, en tête des messages, il est écrit : « Adieu Julia ».

En parcourant le petit texte posté à l’instant par son ami, elle ne put retenir ses larmes.

De son côté, Boubaker ressentait un pincement atroce lui ronger le cœur, mais il poursuivit tout de même le processus de suppression de tous les sites et de toutes les messageries électroniques où il était inscrit. Ainsi, en quelques clics, Boubaker mourut virtuellement.

Julia ferma le tiroir aux manuscrits à double tour, éteignit son ordinateur et monta dans sa chambre. Son deuil commençait.

Tout ce temps qu’avait duré leur amitié virtuelle, le mystérieux Boubaker ne disait pas tout de sa réalité à Julia. Elle ne le savait pas si pauvre, si indigent. Elle ignorait que le Net était considéré comme un luxe dans son pays. En tapant quotidiennement ses textes et en se connectant dans un cybercafé, à l’heure précise de leurs rendez-vous, Boubaker avait dépensé jusqu’au dernier sou de ses maigres économies. Il avait longuement hésité avant d’en arriver à ce radical et si pénible adieu.

Par fierté, Boubaker lui avait occulté cela. Il ne voulait pas l’embêter avec ses problèmes financiers. Il savait qu’elle aussi ne subsistait qu’avec de maigres revenus.

Quelques mois plus tard, Julia parcourait un quotidien bruxellois, lorsque ses yeux s’arrêtèrent sur un article qui annonçait une quinzaine culturelle algéro-belge où un fonds spécial prenait en charge les frais d’édition des œuvres traitées en partenariat par des citoyens des deux pays.

A cette lecture, l’esprit de Julia s’envola directement vers Boubaker, cet homme en qui elle croyait tant et qui, comme les autres, l’avait abandonnée. Depuis la fin de son histoire avec son Algérien, elle n’écrivait plus. Chaque fois qu’elle se connectait, elle ne pouvait s’empêcher de questionner ses anciennes adresses, espérant que l’homme du Sud ait changé d’avis.

Hélas, sa boite à emails restait désespérément vide. Maintenant, qu’ils avaient peut-être l’occasion de se faire publier, elle n’arrivait plus à le joindre. Elle rassembla tous les écrits où leurs deux cultures se mélangeaient. Elle relut tout ce qu’ils avaient créé ensemble, mais son cœur battait toujours aussi fort pour « Qasida ». Elle se renseigna sur la marche à suivre quant à l’envoi de son tapuscrit, pour   finalement décider d’aller voir sur place de quoi il retournait exactement. Le lendemain, elle montait dans le train en direction de la capitale belge. Elle descendit à la gare du Midi et prit un taxi. C’était pour elle le moyen le plus sûr d’arriver à bon port. Une fois sur place, elle pénétra dans un grand hall ou toutes les formes de cultures étaient rassemblées et se dirigea directement vers le stand belgo-algérien.

Celui où il y avait le moins de monde. On aurait pu croire que ce genre de lecture n’intéressait personne. Elle fut reçue gentiment par un jeune homme en djellaba blanche et une jeune femme belge en tailleur bleu marine.  Elle leur raconta leur histoire et aussi leur façon assez surprenante d’écrire.

Elle leur donna le manuscrit en s’excusant de sa mauvaise mise en page. Puis elle ajouta, que son partenaire et elle étaient tous deux novices en informatique.

Ils prirent tout cela en considération en lui promettant de la prévenir en bien ou en mal du résultat des appréciations du comité de lecture. Elle se dirigeait vers la sortie, quand le jeune Algérien la rappela.

- Madame, nous avons oublié de vous dire que pour pouvoir publier cet ouvrage en toute légalité, nous avons besoin de l’accord écrit de Monsieur Boubaker.

- Ca, c’est autre chose, répondit Julia confuse. Cela fait quelques mois que je n’ai plus   reçu de ses nouvelles. Je n’arrive plus à le joindre.

- Vous avez quinze jours pour le retrouver ;   passé ce délai, je ne pourrai plus rien faire pour vous, lui dit le jeune homme d’un air navré.

- Oui, je vais faire tout mon possible, répondit Julia en tournant les talons pour cacher son désappointement.

Pendant les deux heures que dura le trajet en train, elle réfléchissait aux maigres indices qu’elle possédait pour le retrouver. Elle avait son adresse postale mais, quand elle lui écrivait, ses lettres lui revenaient avec la mention : « parti sans laisser d’adresse ».

 Que faire ? La situation était inextricable.

Quelque temps après sa douloureuse rupture avec Julia et avec le monde virtuel des écrans, Boubaker rejoignit le milieu associatif culturel de son pays. Il s’inscrivit dans une maison de jeunes en qualité de membre adhérent, puis comme responsable de la section littérature.

Son apport à cette structure culturelle était considérable et, contrairement à Julia, il continuait à écrire de la poésie sans se préoccuper d’une éventuelle édition.

Il intitula l’un de ses recueils « Julia ou le hasard d’une rencontre ».

Son activité au sein de ce secteur lui avait permis de lier connaissance avec des hommes instruits. Il avait raconté à de nombreux amis son expérience avec une amie belge dans le domaine de l’écriture de nouvelles. Aux plus intimes, il lisait souvent les plus beaux passages de « Qasida », leur première œuvre.

Parmi ses amis, se trouvait un jeune éditeur de la nouvelle génération. Un jour, après une longue réflexion, ce jeune monsieur dit à Boubaker :

-  Ecoute, ami, votre nouvelle est formidable et c’est dommage qu’elle ne trouve pas preneur.

Tu sais, le monde de l’édition est en crise à cause du coût de la fabrication de l’ouvrage.

Etant donné la cherté de la vie, le livre n’est plus accessible, financièrement parlant, même pour les fonctionnaires, la plus importante marge des lecteurs. C’est le lecteur qui fait l’éditeur et c’est ce dernier qui cherche le créateur. Tel est le circuit. J’aime « Qasida » mais je crains les mauvaises aventures.

- Tu penses que « Qasida » est une mauvaise aventure ?  C’est la meilleure aventure de ma vie, mon cher. Ah, si jamais Julia t’entendait   parler ainsi, elle canaliserait toute sa foudre pour te transformer en un amas de cendres. Contente-toi d’imprimer tes livres de cuisine, il parait que ça rapporte gros, non ?

Ils étaient amis, ils parlaient sans rancœur et sans méchanceté. Ils étaient tous deux victimes d’un système mondial où la culture est le parent pauvre de l’économie.

Un jour, en parcourant « Le Soir d’Algérie », un quotidien national, Boubaker repéra un titre intéressant : Quinzaine Culturelle algéro-belge, de nouveaux talents en perspective. Il termina la lecture de l’article en faisant un grand soupir :

« Voilà une opportunité, un hasard, une grande chance pour nous faire éditer ». Il pensait ce « nous » avec amertume.

Le lendemain, Julia retourna à Bruxelles. Elle pénétra presque par effraction dans la grande salle où les festivités littéraires venaient de commencer.

A sa vue le jeune homme à la djellaba l’interpella :

-  Madame, madame, avez-vous besoin d’aide ?

-  Oui, je veux voir le responsable de la délégation !

-  Mais…il vient de partir au consulat, Madame, c’est pour la réunion.

-  La réunion, la réunion, toujours des réunions, ces gens-là ! Et moi qui viens de faire 200 kms.

Julia faisait un tel tapage, qu’un homme d’une quarantaine d’années se démarqua des invités.

- Laissez-la venir !

       - Je peux faire quelque chose pour vous, jeune dame ?

-  Oui, j’ai déposé mon tapuscrit, « Qasida » pour …

Mais, le quadragénaire l’interrompit pour dire : 

- Seriez-vous Julia ? L’amie si chère à Boubaker.  Ah ! Vous voulez éditer votre œuvre.

 - Oui, mais…

Il lui coupa la parole une seconde fois :

-  Pas de problème, on s’en occupe…

- Mais laissez-moi m’expliquer, bon sang !

Il reprit :

- Assurément, vous êtes Julia, impétueuse comme il vous décrivait. Je viens de l’avoir au téléphone, votre Boubaker. Vous tombez bien, il sera là demain.

- Moi aussi, dit Julia, d’un ton qui ne tolérait aucune discussion.

- J’espère bien, répondit l’éditeur amusé par sa détermination.

Le 25 décembre de cette année là, un jeune libraire pose un nouveau livre titré « Qasida » au milieu de son étalage. Dehors, le nez collé à la vitrine, une Belge et un Algérien transfigurés de bonheur affichent un grand sourire ému.

Bernadette et Abdel.           

 

 

 

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Commentaires (1)

1. Stephane M 18/09/2009

Une bien belle histoire, et longue vie à vos écrits

Mais comment lire tous vos poèmes, il y en a tant?

Stéphane



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