Enfance sans titre

Enfance sans titre


1944. Je sors en braillant du ventre de ma mère. Les bouchons de champagne pétaient, les bombes aussi.
Mais papa était riche et ne lésinait sur rien pour fêter la naissance de sa fille. Il ne lésinera jamais sur rien, la suite nous l'apprendra.

Gros fermier plein d'avenir, il avait toutes les cartes en main. Sur cette fin de guerre, il fit son beurre....


Quand j'ai eu six mois, il fut décidé que je demandais trop de soins ou que j'étais une perte de temps. Je n'ai jamais su très bien, ou plutôt je n'ai jamais voulu savoir. ET hop ! En nourrice. Lui toujours aussi prodigue, payait largement, buvait, jouait et travaillait quand il y pensait. C'était cigarettes, whisky et p'tites pépées à gogo.

Il acheta une nouvelles ferme, modernisée à l'extrême. Le nec quoi !
Entre-temps, la veuve qui me servait de nourrice, reprit mari. J'étais à nouveau considérée comme quantité négligeable. A six ans, forcée de rentrer au bercail. Une famille où je me sentais complètement étrangère, avec en prime, un frère plus jeune, qui lui n'avait jamais quitté les jupes de sa mère.
C'était la joie...

Quand elle tomba malade trois ans plus tard, j’étais toujours aussi étrangère. Tumeur au cerveau. C'était le début de la décadence. Une mère gravement malade allant de docteur en docteur, jusqu'à l'inévitable opération.

Pendant ce temps-là, le fermier vendait ses vaches l'une après l'autre. C'est toujours cela qu'il ne devait pas traire, et comme il ne buvait pas de lait...De riche, le voilà presque pauvre. Mais comme il ne fallait pas ternir l'image de marque : sa fille- ou sa fierté- est donc envoyée dans un pensionnat "huppé" pour gosses de riches évidemment.
Cette année là, ma mère meurt. Cela m'est annoncé par une religieuse
de l'école: " quand vous rentrerez chez vous , votre maman sera au paradis". Elle croyait que je n'avais pas compris. Pauvre nonne !

On vendit la ferme pour payer les dettes, mais on ne paya pas le pensionnat. Je changeai donc à nouveau de milieu aussi bien scolaire que familial.
Une tante qui tenait un hôtel restaurant m'hébergea. Je devins à quatorze ans, bonne à tout faire le matin, serveuse élégante l'après-midi, pour me retrouver plongeuse le soir. Petite "Cosette" moderne qui, hélas, n'avait pas son "Jean Valjean" J'allais à l'école de temps en temps, puis plus du tout. J'étais bonniche à plein temps.

Le paternel rappliqua, flanqué du titi et complètement fauché. Les vrais ennuis commencèrent.
Mon travail valait bien un beefsteak, mais pas trois.
Résultat : Grosse bagarre tous les jours. Climat invivable, puis l'inévitable fuite. Je poussai mon père à reprendre un petit resto. J'estimais que le boulot que je me tapais pour les autres, je pouvais le faire pour moi. Avec l'ultime condition : c'est moi qui prenais la direction des opérations.

Cela a marché comme sur des roulettes, jusqu'au jour où le démon de midi a repris possession du "pépé". Vieux don Juan sur le retour, il n'arrivait pas à se ranger. C'était un cas. J'avais 18 ans, j'ai tiré ma révérence et me voilà vendeuse en charcuterie. Une chambre dans une pension de famille, pension que j'arrivais tout juste à payer avec mon salaire de misère.

Je m'en fichais, enfin j'étais seule, libre et responsable, mais.... Les fins de mois étaient quand même pénibles. Je deviens blanchisseuse, ouvrière d'usine et finalement emballeuse de poêles dans une fonderie.
Cela payait, c’était le principal.

Au gré de tous ces allers- retours, j'avais rencontré un garçon pas trop moche, assez intelligent et, ce qui ne gâchait rien, amoureux. J'avais 20 ans.

Et comme dans toutes les mauvaises blagues, ils se marièrent, s'aimèrent peut-être, furent parfois heureux, n’eurent qu'un enfant.
Et elle adora toujours son papa.

 

 

Bernadette








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